Jan 27 2008
Mills and Boon
Mounthooly est le nom du plus gros rond-point d’Aberdeen, plus gros d’Écosse pendant un moment. Pendant des mois, j’ai cru qu’il s’intitulait Manhooly. Les écossais ont peut-être un accent, après tout.
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J’avais prévu propulser une lettre d’amour débordante des beautés de cette ville que j’adore juste à cet endroit dans une cinquaine de mois, une fois mon contrat terminé et mes adieux prononcés pour une durée indéfinie. Je planifiais vous entretenir de toutes les splendeurs humaines et architecturales de la ville dans laquelle j’ai le plaisir (quotidien) d’habiter.
Puis je me suis dit que c’était stupide de ne pas le faire tout de suite.
Voici donc une lettre d’amour, de Gabrielle à Aberdeen, la seule lettre d’amour dédiée à une ville que vous lirez dans les dix prochaines minutes.
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Aberdeen,
Une lettre d’amour dédiée à une ville me semble un peu absurde, moi qui n’en écrit même pas lorsque j’aime des humains (et ils le mériteraient, pourtant!). Elle me semble néanmoins justifiée, car peu de ces gens que je croise ne semblent prêts à admettre tes multiples beautés. Grise et ennuyeuse, ils croient, levant le nez sur le peu d’attractions pour touristes, que tu offres. Et ils ont raison. Aberdeen, tu es triste pour les chasseurs de monuments. Peu d’endroits entre ton nord et ton sud ne valent le déplacement, peu sinon aucuns. Comment pourrais-tu demander à des gens de traverser des océans, tuant cette si jolie planète avec leur avion teuf-teuf afin de venir visiter ton ennuyeux Castlegate au fond duquel ce bâtiment (historique) que tu exhibes fièrement dans les guides de voyages est en rénovation perpétuelle?
Mais ce que ces gens ne savent pas, et ce qui fait ton charme réel, c’est ta vraie beauté, celle qui ne demande pas aux historiens d’écrire des romans. Car tu es pleine de photos magnifiques, Aberdeen, de la tête aux pieds (j’adore surtout tes toits, formes et couleurs changeant selon la quantité de nuages et le moment de la journée). Ta plage, celle-là même où j’ai vu le seul arc-en-ciel triple de toute ma courte existence change de couleur sans arrêt. Triste endroit pour les daltoniens, mais ma rétine à moi elle tombe amoureuse à chaque fois que je marche sur George Street. Le soleil te fait scintiller, chère Aberdeen, ville grise, pfeuh. Et les jours sans nuages, je t’aime encore plus que les autres, qui te rendent déjà intensément belle.
La plage, bien sûr, mais le timide phare est encore plus magnifique. Blanc. S’éclairant la nuit pour dialoguer avec les pétroliers qui s’allument dans la noirceur de la mer du Nord. Cette journée, celle où je suis tombée éperdument amoureuse de toi, alors qu’avec l’ami qui m’est cher nous avions pédalé jusqu’en haut de cette colline autrefois fort aujourd’hui ruines, tu te battais avec le vent, Aberdeen, pour faire éclater tes vagues sur le phare. Tu étais une des plus belles choses que mes yeux avaient vus.
Ton odeur, Aberdeen, changeante, comme celle de toutes les villes à chacun des coins de rue. Le son de tes vagues qui s’écrasent sur les pierres, applaudissements à chaque reflux d’eau.
Mais, Aberdeen, un amour aussi passionné ne saurait reposer que sur des éléments aussi physiques. L’intellectuelle en moi n’accepte pas un amour des yeux seuls, et c’est aussi les gens qui t’habitent, ta personnalité, qui m’a séduite au point de créer en moi les sentiments que j’éprouve maintenant.
Les gens que j’y ai rencontré sont loin d’égaler, pour mon point de vue, ceux que j’ai laissés derrière. Individuellement, on n’a pas à creuser loin pour trouver le lot de superficialisme et de contradictions que chacun d’entre-eux renferme. So what, hein, quand la mosaïque de ces humains est si riche et variée? Comment aurais-je pu rencontrer la planète entière en restant dans le salon d’un seul ami sans ton aide, Aberdeen, toi et tes universités et même, d’une façon ambiguë, tes puits de pétrole?
La vie sociale que j’avais tellement peur de perdre en t’habitant, Aberdeen, n’est plus à désirer. 12h par semaine est trop de travail pour moi, en fait, puisqu’il y a tellement à faire. Et pas qu’arpenter la laideur de la magnifique rue Belmont, alcool imbibant l’écossais moyen. Le jardin caché derrière ce bâtiment gris de l’université d’Aberdeen, les tricoteuses dans ce magasin de laine sous Union Street, les classes de danse au-dessus de Triple Kirks, mon pub favori au détour d’une rue étroite, des trésors cachés qu’il ne faut pas chercher loin pour trouver. Un monde comme ceux que j’aime se cache dans les coins de ta beauté, Aberdeen, et ce monde accueille les différents et exotiques plus qu’on ne pourrait le croire.
Les humains sont beaux ici, et tellement laids. À 3h du matin, fermeture des beuveries, vacillant sur les pavés, jupes-ceintures, manteaux inexistants, la jungle se fait captivante plutôt que belle. On pourrait passer des heures à observer tes habitants, Aberdeen, ces humains saouls qui, les yeux brillants, crient à tue-tête avant de lancer leur poing dans le visage de leur voisin. Mais alors que d’autres trouvent leur bonheur dans une débauche de bouteilles, on trouve aussi des humains beaux, cachés au coin d’un feu ou au sommet d’un bâtiment abandonné. Ces humains sont encore plus précieux, Aberdeen, prêt à tout partager sans retenue, même une tasse de thé. Leur pureté est difficile à égaler, eux qui ont parcouru leur Europe natale avec leurs convictions profondes. Ce sont mes préférés. Je suis amoureuse d’eux. Il est si aisé de tomber amoureuse de tous ceux qui t’habitent, Aberdeen, parce qu’ils sont si contradictoires.
Ton charme tient aussi à ce que tu es la ville de ma liberté, Aberdeen, il ne faut pas se le cacher. Serais-je en amour avec toi si je n’étais pas si libre? Peut-être pas. Il est vrai que tu es soudainement plus excitante, toi la capitale du gris, puisque je peux faire chez toi tout ce que je veux. Tout? Presque, presque. Je peux te quitter, je peux te retrouver, je me nourris moi-même, découvre la maturité d’un après-midi chez des amis à refaire le monde. Je me compare à mes parents, le monde change si peu. Tu es la ville de mes erreurs, Aberdeen, de mes défaites, de mes plats ratés et de mes amitiés confuses, tu es une ville ambiguë, victoires aussi, compliments et découvertes.
Lorsque je te quitterai, Aberdeen, c’est en sachant que je te reviendrai. Car je devrai te revenir, Aberdeen, il le faudra. Tu es une ville comme il y en a tant : unique. Tu es la ville que je reviendrai voir, dans dix ans ou six mois avec au cœur ce pincement d’un passé révolu que j’aurai quitté avec les yeux brillants de toutes les découvertes qu’un an m’auront apportées. Je serai devenue une grande fille à ton contact et, pour ça, aucun autre endroit dans le monde ne signifiera autant.
Pour l’instant, je reste et resterai, en ta compagnie, ta sincère
Gabrielle
